De l'apprentissage en temps d'épidémie

22-06-2020 - 6 minutes, 33 seconds -
apprentissage

Tout organisme vivant est, par nature, apprenant... L'apprenance a une fonction à la fois de stabilisation, de régulation, de transformation, d'adaptation, et d'évolution […] C'est parce que je dois agir aujourd'hui avec ce que je sais d'hier et ce que voudrai pour demain, que je cherche le geste, l'acte, la parole, la pensée qui conviennent à ce que je suis, ici et maintenant.

Hélène Trocme-Fabre (1999)

Il est midi, le soleil brille haut dans un ciel sans nuages et couvre la rue d’un voile lumineux. Une personne marche un sac de courses à la main, l’air de rien, nous sommes le 17 mars et la mesure de confinement vient d’entrer en vigueur.

Si tous les organismes vivants apprennent, l’espèce humaine se démarque pour avoir fait de l’apprentissage son trait distinctif. On passe notre vie à apprendre, parfois sans le remarquer, mais l’épidémie de Covid-19 a largement multiplié les moments d’apprentissage.

La vie confinée : bouger, manger, discuter

L’une des premières conséquences du confinement, surtout quand on vit dans un appartement, c’est la réduction des déplacements et le manque de mouvements. Alors, les habitants des grandes villes se sont mis à courir, en extérieur, quand d’autres ont suivi (et pratiqué ?) des cours pour faire du sport à domicile (e.g. vélo d’intérieur, renforcement musculaire). On a vu fleurir de nombreux cours vidéo et tutoriels pour faire des activités physiques à la maison, par exemple, Decathlon propose sur son site un dossier spécial sport et confinement. Plus insolite, en Italie deux joueuses de tennis ont appris à faire du tennis sur les toits de leurs immeubles.

Le corps bouge moins, en revanche l’esprit est agité. Une ambiance anxiogène s’est installée au rythme des discours (qui se veulent) grandiloquents (« Nous sommes en guerre ») et des points quotidiens d’information sur l'évolution de l’épidémie. Au menu : nombre de cas, d’entrées en réanimation et de décès, taux de contagion, pertes économiques, etc. Bref, ce qu’il faut pour avoir peur.

Du coup, certains ont peut-être écouté la reine Elizabeth II le 5 avril 2020 déclarer que le confinement est « une occasion de ralentir, de réfléchir, dans la prière ou la médiation ». Comme pour les activités sportives, la méditation, le yoga et d’autres techniques de relaxation ont fait partie des sujets abordés par les médias durant le confinement (1). Reste à savoir si ce traitement médiatique correspond effectivement avec une augmentation de la pratique de techniques de relaxation.

Après le sport et la relaxation, il faut manger. Sur Google Trends, on voit nettement un pic de recherches pour la requête « faire son pain » à peu près au moment où le confinement a été déclaré. Là encore, cela suggère que pour éviter les déplacements extérieurs, beaucoup de Français ont essayé de faire eux-mêmes leur pain et d’autres plats. Le signe d'un apprentissage donc.

Le passage à une vie cloîtrée a bousculé l’ensemble des activités quotidiennes en nous forçant à investir le monde numérique à défaut du dehors. Les familles se sont retrouvées en visioconférence, des apéros entre amis ont été organisés via WhatsApp ainsi que des parties de jeux de société (3). Les artistes se sont produits en direct et en streaming depuis chez eux.

Continuité médicale et pédagogique

Nous avons également collectivement appris à faire attention à la propagation du virus, en adoptant les gestes barrières bien sûr, mais aussi, en apprenant à porter un masque, en lavant les courses et les vêtements de façon à éliminer les virus et bactéries. La solidarité a aussi été un vecteur d’apprentissage : des gens se sont mis à coudre des masques et à les distribuer ou à créer des protections en utilisant leurs imprimantes 3D (4). Le gouvernement a même surfé sur cette tendance en communiquant des tutoriels pour apprendre à faire soi-même son masque (5).

Chaque jour nous apprenons, un peu malgré nous à travers les médias, comment fonctionne une épidémie — jusqu’au jargon des épidémiologistes à l’exemple du R0 — quels sont les facteurs aggravants, ce qu’on peut anticiper ou non. La manière dont se fait la recherche et la science qui nous est en partie révélée : on voit que la science avance par petits pas, étude par étude, et que c’est le travail d’une communauté. La science, ce n’est pas la découverte miraculeuse par un.e chercheur.e isolé.e, et ce n’est pas non plus l’étalage d’opinions. Étude après étude, résultat après résultat, discussion après discussion, les scientifiques tentent de former un consensus sur les questions liées à la Covid-19.

Le personnel médical a dû apprendre à gérer la crise avec les moyens du bord, en faisant des appels aux dons et en bricolant des vêtements de protection avec des sacs poubelles (6).

L’éducation a aussi été durement touchée puisque, quasiment du jour au lendemain, tous les établissements d’enseignement sont passés en formation à distance. Les enseignants ont dû apprendre — et encore maintenant pour préparer la rentrée — à utiliser et détourner des outils de Visioconférence et de chats vocaux pour continuer leurs cours en live et à distance. De même, les élèves et les étudiants ont dû apprendre à travailler et à étudier avec davantage d’autonomie.

Bref, pour le dire en quelques mots, l’épidémie de Covid-19 et le confinement ont été un vecteur important de phénomènes d’apprentissage pour recomposer les activités quotidiennes en tenant compte des nouvelles contraintes.

Le monde d’après : que restera-t-il de ces apprentissages ?

Maintenant que le confinement est terminé et que la seconde vague de l’épidémie de Covid-19 tarde à arriver, que reste-t-il de ces apprentissages ? Cette question a été traitée dans les médias où l’on s’est demandé ce à quoi pourrait ressembler le « monde d’après ». Beaucoup de choses ont été apprises pendant ces quelques mois, à la fois révélant les défauts de nos sociétés et montrant qu’il est possible de faire autrement. Les plus idéalistes ont même pu rêver à une réduction du capitalisme. Ainsi, l’épidémie est entrée en résonance avec les problématiques environnementales, sociales et économiques. Est-ce que le monde d’après sera neutre en carbone ? Est-ce que l’on va limiter les effets délétères du marché ? Est-ce que les soignants verront leur situation s’améliorer ? Est-ce que la recherche sera mieux financée afin de faire face aux prochaines épidémies ?

Le « monde d’après » est une fiction hollywoodienne, une narration construite pour imaginer qu’une fois l’épidémie passée, l’on pourra se débarrasser de tous les défauts de l’ancien monde. Difficile de savoir ce qu’il va se passer en réalité.

Dans un récent article, Morozov analyse la manière dont les technologies ont été mobilisées pour répondre à la crise sanitaire. Il constate que les seules solutions qui ont émergé sont par nature liberticides et délétères pour la vie privée. Pourquoi ? Parce que « Les infrastructures telles qu’elles existent sont malheureusement celles de la consommation individuelle, et non de l’assistance mutuelle et de la solidarité ». C’est parce que les technologies développées ses dernières années sont orientées vers le ciblage individuel que la seule réponse technologique possible à la crise sanitaire a été une application de traçage posant de sérieux problèmes de vie privée. Pour qu’une alternative émerge, il faut des moyens pour la soutenir, or il n’en existe pas ou peu.

Autrement dit, on a beau imaginer un monde d’après merveilleux, le train de nos sociétés roule toujours sur les mêmes rails, et il est difficile d’en changer.

Notes de bas de page

  1. Exemples d’articles publiés : Méditation, la grande évasion, Confinement : vous relaxez avec vos enfants, Coronavirus : comment se relaxer pendant le confinement ?
  2. Quelques exemples : https://www.20minutes.fr/arts-stars/culture/2746255-20200324-coronavirus-visio-aperos-netflix-party-jeux-ligne-quand-sociabilite-reinvente
  3. Par exemple, un jeune de 17 ans a fabriqué 700 visières avec son imprimante 3D.
  4. Source : https://www.gouvernement.fr/fabriquer-un-masque-tutoriels-et-recommandations
  5. Notons que la rhétorique guerrière est très pratique, car elle justifie par l’exceptionnel et le catastrophisme les conditions déplorables des soignants envoyés « au front ». Et puis, finalement, rien de plus normal que d’offrir une médaille aux soldats revenus victorieux du front.