Grille-pain, machine à sodas et réfrigérateurs

Les premiers objets connectés de l’histoire

De nouveaux objets connectés apparaissent chaque jour et cela semble toucher tous les secteurs de la société, aucun domaine de la vie quotidienne ne semble y échapper. On voit des tables, des verres, des t-shirts, des chaussures, des montres, des stylos, des oreillers, des véhicules, des ustensiles de cuisine, des sacs, des bouteilles, des brosses à dents, des ceintures, des chaussettes, etc. (il y a surement des choses qui n’existent pas aujourd’hui dans cette liste, mais je suis prêt à parier que ce sera le cas dans les jours/mois à venir).

Le processus est tellement systématique que l’on pourrait imaginer que le processus répond à la seule règle suivante :

SI l’objet n’est pas connecté ALORS on le connecte

Création d’objets connectés à la chaine
Création d’objets connectés à la chaine

(… et on réfléchira après à l’utilité que cela peut apporter, la pertinence des fonctions étant parfois discutable ;))

À ce propos, le compte Twitter Internet of Shit répertorie les absurdités liées aux objets connectés, l’objet en lui-même et les situations ubuesques engendrées (comme le montre la capture d’écran du Tweet ci-dessous). Dans la même veine, il y a aussi le site Web Internet of Useless Things.

« L'université n'arrivait pas à comprendre pourquoi sa connexion Internet était lente... Il s’avère que le réseau de l'université était attaqué par ses propres distributeurs automatiques » - Capture du tweet : https://twitter.com/internetofshit/status/830883653987221504
« L’université n’arrivait pas à comprendre pourquoi sa connexion Internet était lente… Il s’avère que le réseau de l’université était attaqué par ses propres distributeurs automatiques » – Capture du tweet : https://twitter.com/internetofshit/status/830883653987221504

Cependant, si on assiste à un engouement très prononcé depuis quelques années (dont on pourrait situer le point de départ autour des années 2010-2012 [1]), l’idée n’est pas nouvelle. Au contraire, elle existe et trotte dans la tête des ingénieurs et fabricants depuis même les premiers pas du Web (inventé en 1989 [2]). Dans les années 90, plusieurs prototypes et expérimentations ont vu le jour avec la même volonté : augmenter les capacités d’un objet du quotidien grâce à une connexion Internet, un peu d’informatique embarquée et quelques capteurs.

Finalement, depuis la naissance du Web, on a toujours plus ou moins désiré connecter les objets qui nous entourent, c’est donc logique que l’on en trouve une tripotée aujourd’hui. Avant d’écrire cet article, je connaissais déjà quelques-unes de ces expérimentations, mais par curiosité, je me suis amusé à fouiller le Web à la recherche des premiers objets connectés de l’histoire. Je vous montre.

Cuire le pain à distance

Sans doute le plus emblématique et peut être le véritable premier objet connecté de l’histoire (comme vous allez le voir, c’est à prendre avec précaution). C’est un grille-pain. En 1990, Simon Hackett (cofondateur de l’entreprise Internode Pty Ltd) et John Romkey (fondateur de FTP Software), deux amis, relèvent un défi alors lancé par Dan Lynch (à l’époque président de Interop) et connectent le grille-pain Sunbeam Deluxe Automatic Radiant Control toaster à Internet.

Le prototype est relié à Internet à l’aide des protocoles TCP/IP [3], ce qui permettait de l’allumer et de l’éteindre à distance. Le temps de cuisson dépendant alors de la durée d’allumage. Jusque-là, l’intervention humaine était seulement nécessaire pour placer les tranches de pain.

Simon Hackett présentant le grille-pain - Source : http://www.livinginternet.com/i/ia_myths_toast.htm
Simon Hackett présentant le grille-pain – Source : http://www.livinginternet.com/i/ia_myths_toast.htm

Mais les deux amis sont allés plus loin. Un an plus tard, un bras robotique est ajouté au grille-pain et programmé pour qu’il saisisse des tranches de pain et les place dans les fentes du grille-pain. Vous pouvez l’apercevoir sur la photo ci-dessus, une démonstration de la machine par Romkey.

Combien de sodas dans la machine

En concurrence avec le grille-pain pour la distinction de premier objet connecté de l’histoire, il y a The « Only » Coke Machine on the Internet (la seule « machine » à sodas sur Internet). Comme on peut sans douter, il s’agit d’une machine à sodas, celle du département des sciences informatiques de l’université de Carnegie-Mellon.

La machine était très utilisée par les étudiants du département, or au fil des années le bâtiment s’est agrandi, rallongeant ainsi les trajets des étudiants jusqu’à la machine. Problème, en plus du trajet relativement long, il arrivait aux étudiants de faire le trajet pour rien ou pour trouver des sodas plus très frais.

Informations de la machine à sodas données par l'interface – Source : https://www.cs.cmu.edu/~coke/history_long.txt
Informations de la machine à sodas données par l’interface – Source : https://www.cs.cmu.edu/~coke/history_long.txt

En 1982, pour remédier aux trajets inutiles, des étudiants ont eu l’idée d’installer des capteurs dans la machine afin de détecter la présence ou non de sodas dans les compartiments et le temps passé dans la machine [4]. Mike Kazar, David Nichols, John Zsarnay et Ivor Durcham ont aussi développé et hébergé un programme sur un serveur du département informatique pour que l’on puisse consulter les informations des capteurs à distance.

Plus tard, en 1990, la machine a été raccordée au réseau ARPANET (l’ancêtre de l’Internet). À ce moment, tout le monde pouvait consulter les informations de la machine, y compris les personnes extérieures à l’université.

Il n’y a pas de photos de la machine à sodas, en revanche des textes et pages Web ont été conservés et explique l’histoire de cette machine à sodas connectée [5]. On remarque aussi que les dates et la chronologie de l’histoire sont un peu floues et que celles-ci varient d’une source à l’autre. Pour cette raison, il est difficile de savoir qui de la machine à sodas ou du grille-pain est arrivé le premier.

Internet dans le réfrigérateur

Le réfrigérateur fait aussi partie de ces objets dont on a très tôt essayé de les connecter à Internet. Assez curieusement, moins dans une volonté d’expérimenter et d’explorer, mais plutôt dans une démarche commerciale. Il y a eu plusieurs tentatives.

Boca Raton News, le 5 octobre 1998 - http://www.businessinsider.fr/uk/the-complete-history-of-internet-fridges-and-connected-refrigerators-2016-1/#1999-internet-fridges-will-help-you-live-like-the-jetsons-2
Boca Raton News, le 5 octobre 1998 – http://www.businessinsider.fr/uk/the-complete-history-of-internet-fridges-and-connected-refrigerators-2016-1/#1999-internet-fridges-will-help-you-live-like-the-jetsons-2

Le premier (a priori) réfrigérateur connecté est né en 1998, développé par l’entreprise japonaise V-Sync [6]. Comme on peut le voir sur la photo ci-dessus, l’idée était de faire du réfrigérateur une centrale pour gérer la domotique de la maison (e.g. télévision, téléphone, climatisation) ; à la façon d’une télécommande universelle sur écran tactile.

Deux années plus tard, en juin 2000, l’entreprise LG commercialise le réfrigérateur Internet Digital DIOS [7]. À la différence du précédent, ce réfrigérateur n’est pas conçu comme une télécommande. Muni d’un écran TFT-LCD, il propose des fonctionnalités relatives au réfrigérateur en lui-même (comme l’affichage de la température) et des fonctions plus annexes : lecteur de musiques, gestionnaire de notes et messagerie vidéo.

Commander les lumières

L’entreprise Violet qui commercialise le Nabaztag en 2005-2006 (un lapin connecté, en quelque sorte) [8] a également produit une lampe connectée en 2003.

Lampe DAL - Source : http://www.journaldulapin.com/2013/03/19/la-lampe-dal-le-premier-objet-connecte/
Lampe DAL – Source : http://www.journaldulapin.com/2013/03/19/la-lampe-dal-le-premier-objet-connecte/

Visible sur la photo ci-dessus, la lampe DAL est connectée à Internet par WiFi et est constituée de neuf LEDs qui réagissent et s’illuminent en fonction d’événements de type : météo, emails, SMS, etc. Le processus ressemble à celui du service Web actuel IFTTT qui propose de créer des chaines d’événements entre des applications, services et notifications différents [9]. IFTTT signifie « If This Then That » (si cela alors ceci) et correspond au principe appliqué pour lier les services et applications. Par exemple : si je prends une capture écran alors elle est sauvegardée en ligne.

Je m’arrête là pour le tour d’horizon des premières expériences d’ « objet connecté », il en existe surement d’autres. D’ailleurs, les travaux dédiés au développement de la domotique me semblent être une bonne piste à creuser. Toutefois, une recherche plus approfondie—une archéologie des objets connectés—nécessite de se pencher sur ce qu’on entend par « objet connecté » et de définir clairement le concept pour, pourquoi pas, dresser une typologie des objets connectés. Il me semble que l’on pourrait identifier certaines catégories dans l’ensemble des objets connectés comme regrouper les smartphones, tablettes et phablettes d’un côté et les objets transformés du quotidien comme la salière connectée, le grille-pain connecté, la brosse à dents connectée, etc.

Mise à jour du 02/07/2017

Récemment, j’ai commencé le livre intitulé L’empire invisible – La civilisation des objets intelligents de Daniel Ichbiah, paru en 1996. Aux premières lectures, je me rends compte que le groupe de recherche Things that think du MIT MediaLab constitue une piste pertinente pour approfondir les recherches sur les premières expérimentations d’objets connectés. Lancé en 1995 et arrêté en 2014, l’objectif du groupe Things that think était justement de travailler sur le futur de nos objets de la vie quotidienne et notre environnement en y intégrant une part d’informatique et des technologies de l’information et de la communication [10].

Things That Think is inventing the future of digitally augmented objects and environments.

– Site du MIT MediaLab (le 02/07/2017), https://www.media.mit.edu/groups/things-that-think/overview/

Notes

[1] http://www.21siecle.quebec/table-des-matieres-2/linternet-des-objets/

[2] https://home.cern/fr/topics/birth-web

[3] TCP (Transmission Control Protocol) et IP (Internet Protocol) sont des technologies à la base du fonctionnement du réseau Internet.

[4] https://www.cs.cmu.edu/~coke/history_long.txt

[5] https://www.cs.cmu.edu/~coke/coke.history.txt; https://www.cs.cmu.edu/~coke/history_long.txt; https://www.cs.cmu.edu/~coke/; http://www.livinginternet.com/i/ia_myths_coke.htm;

[6] https://www.telecompaper.com/news/vsync-launches-internet-fridge–150673

[7] https://en.wikipedia.org/wiki/Internet_Digital_DIOS

[8] https://fr.wikipedia.org/wiki/Nabaztag

[9] https://fr.wikipedia.org/wiki/IFTTT

[10] https://www.media.mit.edu/groups/things-that-think/overview/